vendredi 29 avril 2016

Abderrahmane Khelifa. Docteur en histoire et écrivain

Je veux montrer que civilisation urbaine

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le 29.04.16 | 10h00 Réagissez

Un cours magistral sur l’histoire de la ville de Béjaïa que propose Abderrahmane Khelifa dans son nouveau beau livre Béjaïa, capitale des lumières, édité chez Gaia éditions. Découvrez l’histoire des dynasties les plus influentes, les savants, la vie politique, religieuse et économique d’une cité qui a marqué la Méditerranée.

- Votre beau livre Béjaïa capitale des lumières publié aux éditions Gaïa est un important travail de recherches documentées. Vous aviez consacré combien de temps à la constitution de cet ouvrage ?
Je travaille depuis plus d’une dizaine d’années sur les grandes villes du Maghreb central, des villes qui furent des capitales, comme Constantine, Tlemcen et Alger. Il était normal que Béjaïa soit de celles-là. Elle a été la capitale d’un royaume et la deuxième capitale de l’Afrique du Nord à être sur la Méditerranée après Mahdia, en Tunisie.
Il faut dire que la richesse de son histoire m’a demandé beaucoup de temps à confectionner ce livre, amasser la documentation et les photos et les agencer pour en faire un livre. Je peux dire que je l’ai commencé en 2012 après la sortie de mon livre sur Tlemcen, c’est-à-dire près de quatre ans. Mais je dois dire que c’est actuellement le plus volumineux de mes livres.

- De dynastie à tribu, de vestige à monument, qu’est-ce qui a été le plus difficile en matière de documentation pour votre livre ?
Dans ce type de livre qui raconte l’histoire d’une ville depuis les temps préhistoriques à nos jours, vous devez lire tout ce qui a paru sur la ville et son histoire. Tout ce qui a favorisé la constitution d’une agglomération, son développement et parfois son déclin et/ou sa renaissance. Il est évident que le rôle des historiens et géographes qui ont visité ou décrit la ville est primordial et vous devez analyser et interpréter ce qu’ont dit des hommes comme El Bekri (XIe siècle) ou El Idrissi (XIIe siècle) ou encore Ibn Hamdis le Sicilien qui, à travers ses poèmes à la gloire de Béjaïa, a décrit ses monuments. Ibn Khaldun est évidemment incontournable pour comprendre la force des confédérations de tribus qui arrivent au faîte de leur puissance pour constituer une dynastie.
Et là, Béjaïa a bénéficié de la grande confédération des Sanhadja, parmi lesquels il faut citer les Kotama qui furent le fer de lance de la dynastie hammadite. Il faut dire que ces Kotama jouèrent déjà un rôle à l’époque antique puisqu’ils sont signalés comme étant installés dans cette région de la Soummam et dans les Babors. Quant aux monuments, on est obligé de s’appuyer sur ce qui reste comme vestiges et sur les études qui ont été faites. La disparition de certains monuments ou leur dégradation n’aide pas à la description des vestiges.
- Béjaïa capitale des lumières est avant tout un hommage à cette ville qui avait une très grande influence en Méditerranée. Pensez-vous qu’il reste encore des traces de cette influence ? Dans des pays voisins par exemple ?
Béjaïa, capitale des lumières est évidemment un clin d’œil au nom de Bougie, mais la ville a rayonné sur l’ensemble de la Méditerranée du point de vue politique, économique mais surtout culturel. En effet, la ville fut à l’époque hammadite un pôle intellectuel important qui attira un grand nombre d’intellectuels. Prenons le seul cas de Sidi Boumedienne, qui a enseigné un quart de siècle dans la ville de Béjaïa. Sa réputation était telle qu’on venait de partout pour suivre son enseignement.
Cette réputation fit peur au khalife Abû Yaqub el Mansour, le troisième de la dynastie almohade qui le fit convoquer à Marrakech. Il mourra en cours de route à Aïn Taqbalt, près de Tlemcen et fut enterré à El Eubbad qui prit le nom de l’illustre soufi. Il ne faut pas oublier que c’est à Béjaïa qu’Ibn Toumert et Abd el Moumen se rencontrèrent pour fonder la future dynastie qui allait unifier l’Afrique du Nord.
Faut-il pour autant oublier Ibn Khaldun qui y fut à la fois enseignant et Premier ministre ? Et Léonardo Fibonacci, fils du directeur de la douane des Pisans qui s’illustra par sa fameuse suite en mathématiques ? On pourrait allonger la liste. Il suffit de consulter le livre des savants de Béjaïa d’El Ghobrini qui en cite plus d’une centaine. Oui, nous pouvons dire que Béjaïa fut un phare pour la Méditerranée.
Du point de vue de l’architecture, la civilisation hammadite a influencé les autres villes de la Méditerranée. Ainsi, les palais de la Ziza à Palerme étaient inspirés des palais hammadites. Les lions de la cour de l’Alhambra sont les cousins de ceux de la Qal’a des Beni Hammad. Il ne faut pas oublier que Zaoui, frère de Bologguin, émigra en Andalousie et se tailla un fief à Grenade. D’ailleurs, le minaret de la Giralda de Séville est inspiré de celui de la Qal’a des Beni Hammad
- Vous consacrez une grande partie au commerce qui se pratiquait à Béjaïa ; jusqu’où son influence s’étendait-elle ?
Déjà Saldae, la Béjaïa antique, exportait ses produits (huile, blé, vin…) dans le monde romain. Des traces de ce commerce furent trouvées à Rome et dans d’autres ports de la Méditerranée. Béjaïa fut le terminal du commerce du Maghreb central. Héritière de la Qal’a des Beni Hammad, Béjaïa exerçait son influence jusque dans le Hodna et le Sud de l’Algérie (Touggourt, Biskra, Ouargla). Mais les caravanes allaient au-delà dans le Bilad El Soudan pour amener la poudre d’or (tibr).
Tous les Etats ou Républiques italiennes avaient leurs fondouks à Béjaïa. Les différents traités de paix et de commerce attestent d’une vitalité de ce commerce à Béjaïa. Les villes du Maghreb, d’Egypte et de Syrie échangeaient leurs produits avec ceux de Béjaïa qui avait un arrière-pays riche en matières premières. Les archives européennes attestent de l’importance de ce commerce avec Béjaïa qui est citée dans les différents traités.
- Quels sont les personnages ou familles qui ont fait évoluer la ville, et ceux qui ont fait perdre du prestige à cette cité et pourquoi ?
Béjaïa a vu défiler un grand nombre d’hommes de lettres et de juristes (cadis). Si vous prenez le livre d’El Ghobrini, vous trouverez les grands savants qui donnèrent ses lettres de noblesse à Béjaïa : les Ghobrini, les El Machadali, les Zouaoui, les Ath Oughlis, les Menguellati, les Hammad, les El Qal’i (Qal’a des Beni Hammad). Cela montre que la ville était le réceptacle de tous les lettrés qui parfois allaient parfaire leur savoir en Orient pour revenir enseigner dans les universités de Béjaïa.
Cela n’empêchait pas les Andalous de venir à Béjaïa pour bénéficier de ce climat intellectuel et nombre d’entre eux vinrent s’installer à Béjaïa pour finir leurs jours. Bien sûr, les dynasties hammadite et hafside encourageaient les savants et les arts et cela créait un climat culturel important. L’occupation espagnole en 1509-1510 ruina la ville qui ne se releva pas de près de quarante ans d’occupation. La période ottomane relégua la perle du Maghreb à une simple garnison tenue par des janissaires. L’occupation française ajouta à cette décadence. La ville ne retrouva plus son lustre d’antan et les monuments qui firent sa gloire furent détruits.
- Après Béjaïa, pensez-vous vouloir explorer une autre ville ?
Vous savez, ce sont ces projets qui me font vivre dans le sens où je veux terminer une œuvre. Celle de montrer que nous sommes une civilisation urbaine depuis l’antiquité. D’ailleurs, j’essaie de montrer une continuité dans notre histoire. C’est ce que j’essaie de montrer dans mes ouvrages. Les périodisations ne veulent rien dire.
Oui, j’ai commencé à travailler sur la Qal’a des Beni Hammad qui fut également une grande capitale. Le livre est pratiquement terminé.  Mais il me reste encore à entamer l’histoire de la civilisation rostémide à travers son ancienne capitale Tihert et ses prolongements vers Issedraten et la vallée du M’zab. Je suis en train de réunir la documentation. Encore un pan de notre histoire à faire connaître.

 

Abderrahmane Khelifa

Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, tit

lundi 25 mai 2015

Abderrahmane Khelifa, historien et archéologue

« Les archéologues sont marginalisés au profit des architectes »

Entretien réalisé par : Amine Goutali
Publié le 23 mai 2015

Vieux de la vieille et éminence grise du secteur, l’ancien directeur du patrimoine culturel au ministère de la Culture déplore, dans cet entretien, en marge d’une conférence qu’il a donnée, mercredi dernier à Alger, sur la Qaâla de Beni Hamad ( il vient de lui consacrer un ouvrage), la mise à l’écart de l’élite qui a donné à l’archéologie algérienne ses lettres de noblesse. Il appelle à la révision de la loi 98-04 relative à la protection du patrimoine. Décryptage...
L’ex-ministre de la Culture, Nadia Labidi, a jugé indispensable la révision de la loi 98-04 relative à la protection du patrimoine culturel. Y a-t-il réellement ce besoin alors que cette loi est vantée dans le domaine ?
Je crois qu’il faut réviser cette loi que je trouve dépassée et trop figée dans sa conception. Elle a été conçue par des juristes et non par les gens du terrain, en l’occurrence les archéologues. De même qu’elle privilégie les architectes au détriment des archéologues qui ont été moins impliqués que les premiers dans son élaboration.
Autrement dit, les archéologues ont été tout simplement marginalisés…
Effectivement. Ce qui n’est pas normal d’ailleurs. Il faut savoir que l’archéologue est le premier à être sur le terrain, notamment à travers les opérations de fouilles. Donc, c’est lui qui apporte les éléments et procède aux découvertes des vestiges. Concernant les architectes, nous constatons, malheureusement, qu’à ce jour, il n’y a pas eu de grands spécialistes de la restauration à même de prendre en charge des pans entiers de notre histoire.
Est-ce dû au manque de formation ?
Exactement. Il ne s’agit pas seulement d’être titulaire d’un magistère de l’Ecole polytechnique d’architecture et d’urbanisme (EPAU) pour être un bon architecte restaurateur. Un apprentissage sur le terrain s’impose de fait.
Que pensez-vous de la mise en œuvre, par la tutelle, d’un nouveau découpage territorial d’aménagement des espaces culturels, notamment dans l’espoir, soutient-on, d’un meilleur rééquilibrage en matière de classement des sites archéologiques ?
C’est quoi la territorialité ? Si c’est pour décentraliser la gestion du patrimoine, c’est une bonne initiative. En réalité, cette gestion reste, malheureusement, très centralisée. Pour la réalisation d’un musée, par exemple, il faut l’aval de la tutelle. Idem pour les procédures relatives aux monuments. Il aurait fallu, à mon avis, revenir aux circonscriptions archéologiques pour être plus proche de la réalité. Il faut le dire tout net : on ne sait pas trop ce qui se passe au niveau des sites archéologiques. On détruit et démolit des dizaines de vestiges parce que les archéologues, censés alerter contre ces atteintes, ne sont pas sur le terrain. Et cela ne relève pas du travail des architectes
Plusieurs objets restitués, dont le fameux masque de Gorgogne, sont actuellement exposés au musée des antiquités. Comment voyez-vous la politique de lutte contre le trafic des biens archéologiques ?
Je crois que la seule façon de lutter contre ce trafic, c’est de doter les différents sites de structures administratives et de sécurité, comprenant, entre autres, des gardiens, des architectes et des archéologues. Allez à Madaure (1), par exemple, ou dans le Tobna (2). Vous ne trouvez personne pour assurer la protection de ces sites. Pire, la Qaâla de Beni Hammad, un site de première importance, classé patrimoine universel par l’Unesco, est laissé pratiquement à l’abandon. Vous savez, cette pierre qu’on enlève ou qu’on vole c’est comme une partie de votre chair qu’on ampute. On ne peut donc s’étonner de l’ampleur du trafic si on laisse à l’abandon les sites et les monuments touchés.
D’aucuns parmi les gens du patrimoine déplorent le fossé entre la société et le patrimoine culturel…
Il grand temps de revoir les programmes d’Histoire dans les écoles. Il faut que les élèves, d’abord, se sentent rattachés à ce patrimoine. Que pensez-vous du plan de restauration de la Casbah d’Alger ? J’ai tout récemment effectué une visite dans la Casbah où j’ai constaté l’ampleur des dégâts dus à l’effondrement de plusieurs bâtisses. A la rue du Diable, par exemple, trois maisons sont tombées et bouchent complètement la rue. Plus haut que Dar Khdaoudj el Aâmia (qui abrite le Musée national des arts et traditions populaires) une autre s’y est affaissée. Résultats des courses ? Pourquoi faire des études et des plans d’urgence qui n’aboutissent pas.
Que pensez-vous vous des opérations de restauration et de mise en valeur entamées dans l’antique Cirta, au cours du grand évènement culturel, « Constantine, capitale de la culture arabe 2015 » ? 
Les travaux de restauration entrepris ne sont, malheureusement, pas à la mesure de cette manifestation culturelle. Heureusement que le musée de Cirta est toujours là conservant un certain nombre d’objets et de statues qui lui donnent toute l’importance. Je note, à l’occasion, qu’une opération de fouilles, qui s’est faite à l’emplacement où devait s’élever la bibliothèque de Constantine, a permis la découverte et le sauvetage de vestiges, et ce, grâce à l’arrêt, in extremis, du chantier en question. Résumons : quand on n’associe pas les gens du patrimoine, on efface peu à peu notre histoire.
Qu’en est-il de la contribution du mouvement associatif dans la préservation et la mise en valeur du patrimoine culturel, jugé « timide » par certains intervenants ?
Elle n’est pas timide. On ne le laisse plutôt pas travailler. Peut-être parce qu’il fait de l’ombre aux administrateurs. Ces derniers ne pourraient, évidemment, tout faire seuls. Ils devraient, au contraire, prêter main-forte à ces bénévoles qui travaillent par amour et passion pour ces vieux vestiges qui incarnent notre culture identitaire.
Idem pour les étudiants en archéologie ?
Il y a un carcan qui fait qu’on ne peut pas intervenir parce qu’il y a une bureaucratie.
A. G.
(1) Madaure : vieille cité numide et importante colonie romaine située à 5 km à l’est de l’actuelle Mdaourouche et à 50 km de Souk-Ahras, ville natale de l’un des précurseurs du roman, Apulée de Madaure (125-170 après J-C) auteur de l’âne d’Or. Le célèbre philosophe chrétien, Saint-Augustin (354-430 après J-C), y fit ses études.
(2) Tobna : situé à 4 km au sud de Barika entre les routes de M’Doukel et de Biskra. Classée patrimoine national depuis 1967, c’est l’une des plus anciennes villes romaines citées par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle.

Renvois tirés du Dictionnaire encyclopédique de l’Algérie, d’Achour Cheurfi

dimanche 26 avril 2015

dimanche 26 avril 2015 15:59:33
Ph: Nacéra
L’historien archéologue algérien, Abderrahmane Khelifa, a animé, mercredi dernier au palais de la Culture Moufdi-Zakaria, une conférence intitulée «Cirta, Constantine la capitale céleste». Dans le cadre du Mois du patrimoine, l’interlocuteur est revenu sur la riche histoire de Constantine, carrefour des civilisations et l’une des plus anciennes cités au monde.
Tout en insistant sur l’historique de la Casbah de Constantine, cœur historique de la ville, classé depuis 1990 patrimoine national, le conférencier a regretté qu’un tel pan d’histoire ne soit pas exploité sur le plan touristique. « La Casbah ou la médina de Constantine a été le siège de Massinissa. Elle a abrité le palais des Hamadites, des Al Mohad et des Hafsides… Juste après l’invasion française, elle a été occupée par l’armée française et une caserne de l’armée algérienne s’y trouve actuellement », a-t-il fait savoir.
Le conférencier a narré chronologiquement les périodes phares de l’histoire de l’ex-Cirta, à commencer par la préhistoire et la protohistoire, affirmant que Constantine a été habitée -10.000 ans avant JC. Ayant réagit sur une violation des vestiges culturels, Abderrahmane Khelifa a déploré le fait que le projet de l’autoroute Est-Ouest ait laminé bon nombre de dolmens à l’est algérien aux régions limitrophes à Constantine. « Les dolmens sont des constructions mégalithiques préhistoriques constituées d'une ou plusieurs grosses dalles de couverture posées sur des pierres verticales qui lui servent de pieds. Je regrette que certains d’entre eux aient été laminés pour construire l’autoroute », a-t-il déploré.
L’interlocuteur s’est longuement, étalé sur l’hospitalité de la ville qui a été, pendant des siècles, une destination incontournable et inévitable de tous les passants par l’Afrique du Nord. « Saint Augustin est passé par Cirta et une centaine de poètes et grands artistes ont séjourné à Constantine. C’était une ville florissante, un carrefour de civilisations et une ville aux valeurs de la citadinité », a-t-il noté avant d’affirmer que Cirta était une ville économique par excellence, et que les Romains et les Ibériques passaient par la ville pour de grands échanges commerciaux.
Au volet linguistique, Abderrahmane Khelifa a affirmé que Constantine a toujours été trilingue et qu’elle répond aux particularités du Nord-Africain qui excelle à l’apprentissage des langues étrangères. « Constantine parlait amazigh, on a trouvé d’ailleurs l’écriture libyque des autochtones nord-africains, elle a parlé par la suite punique, grecque latin, arabe et français. C’est une empreinte nord-africaine d’apprendre la langue d’autrui pour mieux le combattre », a-t-il précisé avant de relever que Cirta était païenne, puis juive, chrétienne, orthodoxe avec les Byzantins avant de se convertir à l’islam à la fin du XIIe siècle. Le conférencier a précisé que le Numide a parlé toutes ces langues et connu toutes ces religions à travers les siècles tout en restant toujours le même.
Par ailleurs, le conférencier a mis l’accent sur l’élevage du « cheval de barbe » (race de cheval nord-africaine connu pour sa puissance, ndlr) qui faisait l’un des points forts de la ville de Constantine et de ses alentours. « Le cheval de barbe a été retrouvé sur l’effigie de la monnaie de l’ex-Cirta. Connu pour sa résistance et son endurance, il a été d’un grand secours pour Hannibal lorsqu’il a défié Rome en traversant l’Europe. Oqba Ibn Nafae a fait usage de ses chevaux lorsqu’il est passé par Khenchela avant d’écrire que c’est une race extraordinaire pour les chevaliers », a-t-il précisé. Lors de l’invasion de l’armée française, Constantine était une ville riche de vestiges et de patrimoine archéologique. L’interlocuteur a affirmé qu’elle comportait plus de 850 stèles, dont plus de 150 ont été transférées au musée du Louvre de Paris, des œuvres qu’il faudrait récupérer un beau jour.       
Kader Bentounès
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dimanche 12 avril 2015

Conférence historique animée par Abderahmane Khelifa : « Alger la bien-gardée ville cosmopolite du XVIe siècle »

Dans le cadre de la journée internationale du livre, le centre culturel espagnol d’Alger «Cervantès» a abrité, hier matin, une conférence historique animée par l’historien archéologue Abderrahmane Khelifa qui a eu lieu en présence de l’ambassadeur de l’Espagne en Algérie et d’un parterre de journalistes et universitaires.
PUBLIE LE : 12-04-2015 | 0:00
Ph. : Y. Cheurfi
Dans le cadre de la journée internationale du livre, le centre culturel espagnol d’Alger «Cervantès» a abrité, hier matin, une conférence historique animée par l’historien archéologue Abderrahmane Khelifa qui a eu lieu en présence de l’ambassadeur de l’Espagne en Algérie et d’un parterre de journalistes et universitaires. Cette conférence a porté sur une importante thématique à savoir «Alger à l’époque de Miguel De Cervantès 1575-1580». De prime abord le conférencier s’est longuement étalé sur l’historique de  «la capitale du Maghreb ; la bien-gardée» , tout en insistant sur les relations algéro-espagnoles à travers les siècles. «Les relations entre la rive nord de la Méditerranée et la péninsule ibérique remonte à plus de 12.000 ans, souligne-t-il. Et d’ajouter «plusieurs écrits historiques témoignent des relations entre les deux rives, à  l’exemple d’une bataille qui a eu lieu en 202 avant JC, lorsque des cavaliers ibériques ont combattu sous la bannière de Syphax», a-t-il fait savoir.
L’orateur n’a pas omis de mettre en exergue la polémique sur l’auteur du livre La topographie d’Alger, dont certains affirment qu’il est l’œuvre de Monnerot Haëdo et d’autres l’attribuent au Docteur Sosa.
M. Abderahmane Khelifa a estimé que des écrits prouvent que c’est Miguel De Cervantès qui en est l’auteur. «Miguel De Cervantès a été captivé à Alger pendant cinq ans, il a fait une description très exacte de la défense d’Alger et de ses cinq portes. Ce qui a servi d’ailleurs de leçon après la vaine tentative de Charles Quint en 1541 pour conquérir la ville d’Alger», a-t-il noté.
Saisissant cette occasion, le conférencier a lu des extraits du livre témoignant l’hospitalité et la tolérance de la ville d’Alger à la fin du Moyen Age et au début de l’époque contemporaine. «Alger était une ville cosmopolite et très accueillante. C’était la ville la plus ouverte de la Méditerranée et les gens venaient de partout pour faire fortune. C’était facile de gravir les grades du pouvoir lorsqu’on est étranger, il suffisait juste d’être converti à l’Islam», a notamment indiqué Abderahmmane Khelifa.
    Kader Bentounès

dimanche 28 septembre 2014

Massinissa, grand roi numide

Un règne mythique

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le 27.09.14 | 10h00 6 réactions
 
 En fond : Temple de dougga
| © D. R.
En fond : Temple de dougga

Massinissa, roi numide du deuxième siècle av. J.-C. a régné durant plus de cinquante ans, mais son destin dans la mémoire collective se prolonge jusqu’à nos jours.

La seule image matérielle que nous avons du grand aguellid est celle gravée sur une face de monnaie, mais ses représentations dans l’imaginaire collectif sont diverses et variées : unificateur de la Numidie, allié de Rome, ancêtre fondateur de l’Etat algérien, destructeur de Carthage… D’une époque et d’une civilisation à l’autre, le prestige de ce souverain a inspiré un grand nombre de récits et d’œuvres dans différentes disciplines artistiques et littéraires.
Chacune d’elles a mis en avant un aspect particulier du personnage et des épisodes différents de son brillant parcours. Plus ou moins fidèle à la réalité historique, cette riche production travaille à refaçonner indéfiniment le personnage selon l’idéal (et l’idéologie) du moment. A l’occasion du Colloque Massinissa, au cœur de la consécration du premier Etat numide, nous nous sommes intéressés à ces récits et images qui ont prolongé le règne de Massinissa dans la conscience des hommes. Précisons d’abord que les données historiques sur la vie de Massinissa nous parviennent principalement d'auteurs grecs et latins.
Né vers 240, Massinissa était le fils de Gaïa, roi des Massyles. D’abord allié de Carthage, il combattra les Romains dans un premier temps puis se rangera du côté des troupes du général romain Scipion. Il parvient ainsi à vaincre son rival Syphax (roi des Masaesyles) et devient l’unique roi de la Numidie unifiée, avec Cirta (l’actuelle Constantine) pour capitale. Son règne, qui se prolongea jusqu’à sa mort en 148 av. J.-C, se distingue par un grand effort pour l’édification d’un Etat fort avec des institutions stables, une monnaie commune et un développement de l’agriculture sans précédent dans la région. Pour les auteurs grecs et latins, Massinissa est considéré comme un souverain modèle doublé d’un valeureux guerrier. Bien plus, il est «le meilleur et le plus heureux des hommes» parmi les rois de notre temps, affirme Polybe dans son éloge funèbre. Mathilde Cazeaux (université de Montpellier III) a précisément étudié la représentation de Massinissa en tant que modèle moral dans les textes anciens.
Elle relève dans ses multiples portraits édifiants trois qualités principales : la discipline, la piété et la loyauté. De nombreuses anecdotes sont rapportées à propos de sa sobriété. On raconte par exemple qu’il mangeait toujours debout ou qu’il pouvait mener son armée à cheval pendant plusieurs jours sans discontinuer. Cette discipline lui aurait assuré une bonne santé jusqu’à la fin de ses jours. Plutarque le cite ainsi en exemple pour discuter l’interrogation :«Les vieillards doivent-ils gouverner?»
Concernant son respect de la religion, Cicéron rapporte qu’il avait refusé de précieuses défenses d’éléphant rapportées par sa flotte d’un temple situé à Malte. Apprenant la provenance du butin, il l’aurait remis à son emplacement original accompagné d’une inscription expliquant l’erreur des soldats. Enfin, la loyauté est sans doute sa qualité la plus appréciée des Romains. Le moraliste Valère Maxime l’évoque en ces termes : «Par le bienfait et les conseils de Scipion, son royaume avait été assez généreusement agrandi. Il garda le souvenir de cet illustre service jusqu’à l’extrême fin de ses jours, bien qu’il fût doté par les dieux immortels d’une longue vieillesse. Si bien que non seulement l’Afrique, mais aussi tous les peuples savaient qu’il était plus attaché à être l’ami de la famille Cornelia et de Rome que de sa propre personne.»
On le devine aisément, ces portraits élogieux d’un roi barbare (non Romain) ne sont pas sans arrière-pensées politiques. Emilie Cazaux évoque la justification de la troisième guerre punique qui a abouti à la destruction de Carthage. «C’est une chose terrifiante, car c’était une puissance comparable à Rome, souligne-t-elle. Dans l’historiographie romaine, cette décision n’était pas acceptée de tous. Il fallait la justifier et la propagande officielle avait donc besoin de donner de Massinissa une image élogieuse. S’il était quelqu’un de bien, cela justifiait de lui prêter main-forte contre Carthage.» Cela dit, les Romains lui trouvaient également des défauts comme l’ambition. En effet, l’extension de son royaume ne manquait pas de les inquiéter. Certains historiens affirment que la destruction de Carthage n’était pas une faveur faite à Massinissa, mais au contraire un moyen de freiner son expansion.
Outre la valeur du souverain et le courage du guerrier, il existe un autre aspect de la biographie de Massinissa qui a inspiré bon nombre d'œuvres littéraires. Sous la carrure d’athlète du grand aguelid, il y avait un cœur. Et ce cœur battait pour la belle Sophonisbe. La ravissante carthaginoise était sa promise mais, suite à son alliance avec Rome, elle épousera Syphax. Triomphant de son ennemi, Massinissa reprend Sophonisbe et l’épouse. Mais il ne jouira pas longtemps de ses noces. Les Romains voient d’un mauvais œil l’union du Numide et de la Carthaginoise.
Par crainte de son influence sur Massinissa, Scipion enlève Sophonisbe et l’emmène à Rome. En dernier recours, Massinissa lui envoie du poison et Sophonisbe se suicide pour éviter le déshonneur. L’histoire a tous les ingrédients d’une tragédie.
Et elle ne manqua pas de donner naissance à un grand nombre d’œuvres théâtrales signées par des auteurs aussi prestigieux que Pétrarque, Corneille ou Voltaire. Cette grande histoire d’amour a également inspiré plus d’une dizaine d’opéras. Par ailleurs, la fin tragique de Sophonisbe a été immortalisée par les peintres de la période baroque, dont le génial Rembrandt lui-même dans un tableau exposé au musée du Prado.  A travers ces œuvres, il apparaît que Massinissa fait partie de l’imagerie populaire européenne. Mais qu’en est-il sous nos cieux ?
A titre de comparaison, nos auteurs se sont bien plus intéressés à son révolté de petit-fils, Jugurtha. Jean Amrouche en brosse un portrait psychologique dans L’Eternel Jugurtha, tandis que Mohamed-Cherif Sahli fait de son combat contre Rome une source d’inspiration pour la lutte de libération nationale dans Le Message de Jugurtha. Bien entendu, chaque relecture nous en dit autant sur les opinions de l’auteur et le contexte de l’écriture que sur la réalité historique du personnage. Les rapports de Massinissa avec Rome apparaissant comme cordiaux, il était plus difficile de relire le personnage dans une perspective nationaliste. Du reste, la prospérité de son royaume inspire moins que la fougue de la lutte de Jugurtha, même (surtout? ) si celle-ci s’est soldée par un échec.
Massinissa reste tout de même dans les consciences comme le premier unificateur de la Numidie et comme un roi exemplaire. «Il est décrit comme un homme sobre, vivant avec les guerriers, mangeant avec les paysans… autant de valeurs qu’on aimerait retrouver chez nos dirigeants politiques», nous souffle l’historien Abderrahmane Khelifa, qui a participé, en tant que conseiller historique, au film documentaire Massinissa, de Mokrane Aït Saâda. Il ajoute que, paradoxalement, le prénom de Massinissa se trouve répandu en Kabylie et dans les Aurès, mais pas à Constantine qui fut pourtant la capitale de son royaume. Le symbole de ce grand aguelid a en effet été mis en avant pour la revendication et la reconnaissance de la dimension amazighe de l’Etat algérien. Autant dire que ce prénom est devenu un porte-drapeau pour l’amazighité.
Sans verser dans le militantisme, c’est dans cette approche de mise en avant de l’histoire berbère que nos auteurs ont abordé le personnage. C’est le cas de Abdelaziz Ferrah avec Massinissa et Sophonisbe. L’auteur tente avec cette pièce de théâtre de proposer un autre point de vue que celui de ses illustres prédécesseurs. Il affronte ainsi Corneille sur son propre terrain et redonne au personnage de Massinissa tout l’éclat qui lui revient. On peut citer, entre autres, les adaptations romanesques publiées en Algérie de Josiane Lahlou et Marie-France Briselance : respectivement Massinissa, le lion de Numidie et Massinissa le Berbère. A chaque fois, la vaillance de la cavalerie numide est valorisée ainsi que la dimension berbère de «l’Afrique aux Africains».
Enfin, dans le domaine audiovisuel, la première œuvre consacrée à Massinissa est un court métrage de Rabah Laradji. Ce documentaire de vingt minutes est sorti en 1981 en plein milieu du bouillonnement du Printemps berbère.
Mahfoud Ferroukhi, archéologue et historien, en avait signé le scénario. Il nous apprend que le film avait été financé par le très officiel Office national pour le commerce et l'industrie cinématographique (ONCIC) créé durant l’ère Boumediène qui n’était pas très enclin à la reconnaissance de la dimension amazighe de l’Algérie.
Le film a quand même glissé entre les mailles de la censure et obtenu le premier prix de l’ex-Biennale internationale du film et de l’archéologie de Tipasa. Petit détail qui a son importance, on voit au début du film un tracteur labourer des champs de blé avec une voix off rappelant le rôle prépondérant de Massinissa dans le développement de l’agriculture en Numidie. Voilà notre aguelid initiateur de la première «révolution agraire», deux millénaires avant l’heure.
Des années quatre-vingt à nos jours, le discours sur la dimension amazighe de l’Algérie s’est progressivement libéré et répandu. Cela n’est pas allé sans une âpre lutte et sans répression des autorités. Il se trouve, à ce propos, que le premier martyr du Printemps noir (manifestation réprimée en Kabylie en 2001) portait le nom de Massinissa. Aujourd’hui, le nom de ce souverain est inscrit dans la Constitution nationale et son mausolée représenté sur les billets de 500 dinars algériens. Ce mausolée, situé à El Khroub, n’est peut-être pas celui de Massinissa (voir article ci-contre), mais les Constantinois tiennent à leur symbole. Les jeunes mariés y vont même en pèlerinage pour recueillir la «baraka» du grand aguelid, nous apprend Ferroukhi.
Ce rituel n’est pas si anachronique qu’on pourrait le penser puisque Massinissa était, à la manière des rois hellénistiques, divinisé de son vivant. Un temple dédié à son culte a d’ailleurs été découvert à Dougga (Tunisie) ainsi que des statues situées à Rhodes (Grèce). Yacine Si Ahmed, anthropologue, va encore plus loin en établissant un lien entre l’expression «aguelid amoqran» (littéralement, le grand roi) désignant actuellement Dieu chez les amazighophones et le culte porté jadis à Massinissa…
Les passerelles entre les époques et les lieux sont potentiellement infinies et viennent enrichir le symbole de nouvelles dimensions. Chacun veut sa part du prestige de Massinissa et cela n’a pas manqué de déclencher les passions durant les trois jours qu’aura duré ce colloque inédit à El Khroub. «On pourrait peut-être en parler sereinement dans un siècle», soupire Roger Hanoune, maître de conférences en archéologie, lors d’une discussion au pied du mausolée. Il compare le mythe de Massinissa aux figures de Vercingétorix et de Trajan adoptés, en dépit du bon sens historique, comme pères fondateurs des nations française et roumaine.
On peut parler en effet d’un véritable «mythe de Massinissa». Un mythe au sens anthropologique du terme puisque le personnage dépasse les limites étroites de sa réalité historique et devient une figure hors du temps appartenant autant au passé, au présent qu’à l’avenir. Pour paraphraser un fameux slogan berbériste : «Assa, azeka, Massinissa yella, yella» (Aujourd’hui ou demain, Massinissa sera).
 
Walid Bouchakour