mardi 13 octobre 2026

 Aux deux accès du stand de l’Anep «Agence nationale d’Edition et de Publicité», des enfants ne cessent de s’y agglutiner. Ils font des commentaires et posent des questions. Ils sont face à deux écrans où un jeu de culture générale leur est proposé en boucle. Il faut répondre à des questions ayant principalement trait à la glorieuse guerre d’indépendance. Trois réponses leur sont proposées et il faut en choisir une. Parmi les questions, il est demandé aux enfants de donner la dénomination de l’Armée de Libération nationale qui a mené la lutte pour l’indépendance ainsi que la durée de la guerre d’indépendance. Quand un enfant trouve les cinq réponses justes, on lui offre de petits cadeaux. Cette initiative a permis au stand de l’Anep de vivre des moments d’intense gaité et de convivialité. Comme chaque année, le stand de l’Anep est l’un de ceux qui reçoit le plus de visiteurs. En plus de la qualité des livres qui y sont exposés, il faut dire que les prix de l’Anep sont vraiment imbattables. Les 30% de réduction sur l’ensemble des anciens ouvrages sont appliquées dès le premier jour au grand bonheur des lecteurs de tous les genres littéraires. Un quinquagénaire rencontré à l’intérieur du stand de l’Anep, nous dit qu’il vient d’acheter trois livres à seulement 450 le tout. Et quels livres ! Portrait du colonisé d’Albert Memmi, Décoloniser l’histoire de Mohamed-Chérif Sahli ainsi que le très poignant La question» de Henri Alleg. «Je cherche ces trois livres depuis très longtemps et quelle ne fut ma surprise en les découvrant ici avec une belle édition en grand format et à des prix à peine symbolique», nous dit-il tout satisfait. Comme lui, de nombreux autres férus d’Histoire ont pu acquérir un ou plusieurs livres de référence dans ce domaine et qui sont exposés dans le même stand. Avec 800 titres exposés à la vente, le stand de l’Anep offre un large éventail de choix. Une bonne partie des romans de Rachid Boudjedra en édition de poche sont proposés en deux versions française et arabe. Tout comme les romans du célèbre écrivain libanais Amine Maalouf traduits vers l’arabe et édité par l’Anep. En ce mardi 4 novembre, ledit stand a reçu le ministre de la Communication, Zoheir Bouamama et le conseiller auprès du président de la République, chargé de la Direction générale de la communication, . Kamel Sidi Said. Ces responsables ont été reçus par le président- directeur général de l’Anep, Messaoud Alghem. Les responsables ont pu découvrir, en plus d’un catalogue des plus attrayants, un personnel hautement et qualifié et dévoué qui assure au quotidien l’animation du stand qui ne désemplit pas du matin au soir. Il faut rappeler que les ouvrages de l’Anep se déclinent dans les trois langues amazighe, arabe et française. On y trouve des romans, des essais, des recueils de poésie, des livres pour enfants, de beaux livres, etc. Parmi les nouveautés 2025 du Sila, l’Anep met en vente le beau livre intitulé Mosquées et sanctuaires d’Algérie de l’archéologue et historien Abderrahmane Khelifa et Ma main est poignée de valise» qui est un recueil de poésie de l’enseignante à l’université, Alima Abdhat. L’âme de Novembre dans nos page est le slogan choisi par l’Anep pour sa participation au Sila de cette anée, une participation qui s’inscrit dans le cadre de la célébration du 71ème anniversaire du déclenchement de la glorieuse Révolution de Novembre 1954.


 

Abderrahmane Khelifa, archéologue

«Il faut décoloniser notre histoire»

L’archéologue Abderrahmane Khelifa, estime qu’  «il faut décoloniser notre histoire».

Il a déjà écrit de nombreux ouvrages sur des villes notamment Bejaia, Tlemcen, la Kalaa des Béni Hammad et a fouillé dans le passé de la Casbah d’Alger et de Honaine.

Dans cet entretien, Abderahmane Khelifa nous parle de sa passion pour l’archéologie qui est une sorte de phare pour l’historien. Il évoque aussi l’enracinement du peuple algérien et la profondeur de son histoire. Sans se départir de  sens de la pédagogie qu’il a cultivé durant sa carrière universitaire.

 

Entretien réalisé par Samira Belabed

 

Quelle est la relation entre l’anthropologie, l’archéologie et l’histoire ?

L’archéologie est une discipline qui ne ment pas. Elle repose sur des preuves matérielles, objectives. Elle ne s’appuie pas sur des récits idéologiques ou sur des suppositions. Ainsi, lorsque nous avons découvert le site d’Aïn Boucherit,  beaucoup ont été surpris. Cela prouve que l’Algérie était anciennement peuplée et bat en brèche les discours coloniaux qui ont longtemps nié notre passé et selon lesquels, l’Algérie n’avait ni histoire ni monuments. Pourtant, si l’on observe tout notre territoire, du Sahara à la Méditerranée, on trouve des monuments historiques d’une immense importance. Cela montre que nous sommes un vieux peuple, dans un vieux pays enraciné dans la civilisation.

Avez-vous un exemple de cette profondeur historique ?

Bien sûr. Imedghassen, c’est le premier grand monument historique (hors préhistoire), qui date du IVe siècle avant J.-C. Il témoigne déjà de l’existence d’un royaume berbère, d’un État organisé. Il y avait déjà une administration, une monnaie, une structure sociale et politique solide. Ce sont des preuves concrètes, visibles, pas des hypothèses. L’architecture du monument est unique, si vous tentez de glisser une feuille de papier entre deux pierres, vous n’y parviendrez pas. Cela montre la maîtrise technique du tailleur de pierre et le génie architectural de cette civilisation. Pour cela, il faut cesser d’utiliser le mot «barbare» pour parler de nous. Nous avions nos royaumes, nos structures sociales, économiques, notre culture. À l’époque de Massinissa et Syphax, on avait déjà notre monnaie. Personne ne peut réfuter ces preuves.

Vous insistez souvent sur la nécessité de vulgariser l’archéologie. Pourquoi ?

Vulgariser l’archéologie est une responsabilité collective. L’État, l’Université, l’École, les médias : tous ont un rôle à jouer. C’est grâce à l’archéologie que notre pays a été reconnu à l’international, notamment avec la découverte d’Aïn Boucherit. Pour la première fois, un ministre de la Culture a reçu des archéologues pour les féliciter. Et pourtant, ils n’ont pas creusé un kilomètre carré, juste quelques centaines de mètres. C’est dire l’importance de ce que nous avons sous nos pieds. Si nous voulons vraiment connaître notre histoire, il faut investir dans l’archéologie. Plus on va dans l’histoire, plus on se rend compte que le Nord-Africain avait des dispositions à se gouverner par lui-même. Ecrire l’histoire n’est pas dire n’importe quoi.

Les pseudo- historiens, il faut les confronter avec des preuves et des faits. Malheureusement, l’archéologie n’est pas valorisée dans notre système éducatif. On y envoie souvent les élèves les plus faibles. On accepte parfois des étudiants qui ont moins de 10 au bac. À l’inverse, en médecine, il faut 17 ou 18 pour être accepté, d’où l’urgence de valoriser la discipline Avant, seuls les meilleurs allaient en philosophie ou en histoire. Aujourd’hui, on choisit ces disciplines par défaut. Ce n’est pas normal. Et cela se reflète dans la production scientifique : nos archéologues ne sont pas formés à écrire. Résultat, ils découvrent, mais ne transmettent pas. Il faut former à la rédaction scientifique dès l’université. Sinon, notre patrimoine restera muet.

Quel est l’état actuel du patrimoine archéologique en Algérie ?

Il est en danger. L’État est conscient, mais il faut renforcer sa capacité à protéger nos sites. Quand un monument est détruit, c’est comme si l’on déchirait notre carte d’identité. Et si l’on continue à la déchirer, il ne reste plus rien. Il y a aussi les fouilles sauvages. Récemment, à Oum El Bouaghi, une association m’a alerté sur des pilleurs qui fouillent illégalement pour vendre les objets à l’étranger. Heureusement, la gendarmerie a pu intervenir, mais c’est un phénomène grave. Nous avons déjà perdu des pièces précieuses. Par exemple, une tête de Gorgone en marbre de 400 kg, qui était à Annaba, a été volée et retrouvée dans la maison de la fille du président tunisien  Ben Ali après sa chute. L’implication des citoyens et la société civile est capitale pour protéger nos biens patrimoniaux.

Vous avez beaucoup travaillé sur la région de Honaine, à Tlemcen. Que nous apprend-elle ?

Tlemcen est un miroir de notre histoire. Abdelmoumen Ibn Ali, un personnage central de l’histoire du Maghreb, parlait et   commandait ses troupes en tamazight. Cela montre que le substrat amazigh est toujours présent à travers les différentes civilisations qui se sont succédé. C’est comme les fondations d’une maison : sans elles, tout s’écroule et c’est pareil pour l’histoire. À Tlemcen, aux XIIe et XIIIe siècles, il y avait déjà des réseaux d’égouts. Aujourd’hui, en 2025, certaines villes n’en disposent pas ! Cela montre que notre civilisation était avancée. Grâce à l’archéologie, on redécouvre cette grandeur, et cela nous donne des armes pour affirmer notre histoire, face à ceux qui la nient.

Vous plaidez pour «décoloniser l’histoire». Que cela signifie-t-il?

Décoloniser l’histoire est sortir du récit imposé par l’extérieur. C’est écrire notre histoire nous-mêmes, sur la base de preuves scientifiques. Il y a aujourd’hui des gens qui s’autoproclament professeurs, qui disent n’importe quoi. Il faut les confronter, preuves à l’appui. L’archéologie est notre meilleure alliée. C’est ce que j’essaie de faire dans mes écrits, dans mes conférences, dans ma carrière. L’histoire ne doit pas être une fiction, mais la mémoire authentique d’un peuple et le nôtre, a une histoire millénaire. Il est temps de la connaître, de la défendre et de la transmettre.

S.B.

 

 L’archéologue, Abderrahmane Khelifa évoque le patrimoine religieux et l’histoire de l’Algérie et insiste sur l’importance de «continuer à écrire, fouiller et rechercher».

Abderrahmane Khelifa s’intéresse au patrimoine et à l’histoire de l’Algérie, auxquels il a consacré de nombreux ouvrages et articles. Après « Mosquées et sanctuaires d’Algérie », il annonce la sortie de son ouvrage « L’Algérie dans l’Antiquité » lors du prochain Sila. Dans cet entretien, il parle de notre patrimoine religieux, apporte des précisions sur la question de la plus ancienne mosquée du pays et souligne l’importance de poursuivre les recherches pour mieux documenter l’histoire.

Entretien réalisé par Souha Bahamid

Le président de la République a annoncé la création d’une Agence nationale d’archéologie. Qu’attendez-vous de celle-ci ?

J’ai été directeur de l’Agence nationale de l’archéologie et de la protection des monuments et sites historiques en 1990. J’avais alors la responsabilité de l’ensemble des sites archéologiques, islamiques comme antiques, notamment Djemila, que j’ai accompagné dans son classement au patrimoine mondial. La création d’une institution au niveau de la présidence montre l’importance accordée à notre histoire et à notre patrimoine. L’archéologie couvre une période très vaste, de la Préhistoire à l’époque contemporaine. Il est, dès lors, important que ce patrimoine soit pris en charge de manière sérieuse et structurée.

L’Algérie possède une richesse exceptionnelle. Djemila, Timgad et de nombreux autres sites témoignent de cette histoire. Les découvertes archéologiques permettent d’ailleurs de remonter jusqu’à 2,4 millions d’années. J’espère que cette agence permettra de renforcer la protection et la mise en valeur de ce patrimoine qui ne se mesure pas. Il faut le préserver, car c’est notre carte d’identité. Chaque fois qu’un monument est dégradé, c’est une part de cette identité qui disparaît.

Qu’est-ce qui vous a poussé à consacrer un ouvrage au patrimoine religieux ?

C’est un patrimoine religieux, certes, mais aussi un patrimoine architectural et archéologique de grande importance. L’Algérie possède des mosquées remarquables, notamment à Nedroma, Tlemcen ou Alger, qui témoignent de l’art almoravide en Afrique du Nord. Le minaret de la Kalâa des Beni Hammad, construit en 1007, en est aussi un exemple majeur. Il a d’ailleurs inspiré, plus tard, ceux de la Koutoubia de Marrakech et de la Giralda de Séville. Ces édifices racontent aussi l’histoire de l’implantation de l’islam en Algérie. Dans certaines anciennes mosquées, on retrouve des éléments qui proviennent de constructions romaines, comme des colonnes ou des inscriptions latines. J’ai moi-même découvert une inscription latine sur le mihrab de la mosquée d’Agadir de Tlemcen. À cette époque, les musulmans utilisaient sans difficulté des matériaux provenant de monuments antiques pour construire leurs édifices religieux. C’est ce que nous apprend l’histoire des pierres.

Vous avez évoqué des édifices qui ont disparu ou sont transformés. Que faire pour mieux documenter et préserver cette mémoire ?

Heureusement que nous avons les écrits qui permettent de garder la trace des édifices disparus. Prenez la mosquée Ketchaoua, rasée durant la période coloniale pour laisser place à une cathédrale. Lors de sa démolition, une mosaïque romaine a été découverte. Elle est aujourd’hui conservée au Musée national des antiquités d’Alger.

C’est une superposition de couches historiques qui montre la continuité de notre histoire. À l’époque coloniale, de nombreuses mosquées ont été transformées ou détruites, et des cimetières ont également disparu, comme celui des Zianides à Tlemcen. Avec eux, des épitaphes et des inscriptions ont été perdues, alors qu’elles représentent de précieux témoignages historiques. Les inscriptions permettent aussi de comprendre le fonctionnement des mosquées. À Sidi Boumediène, les biens appartenant à la mosquée sont indiqués, comme des moulins, des champs d’oliviers ou des hammams. Ces revenus servaient notamment à financer l’éclairage à l’huile. Il faut continuer à écrire, fouiller et rechercher pour retrouver les histoires qui restent cachées et les mettre en lumière. C’est ainsi que nous pouvons mieux connaître notre histoire.

Quelle est, selon vous, la plus ancienne mosquée construite en Algérie ?

Nous ne disposons pas d’informations sûres à ce sujet. On considère toutefois que la mosquée d’Agadir, à Tlemcen, bâtie en 789, pourrait être la plus ancienne mosquée connue. La mosquée de Mila est souvent présentée comme plus ancienne, car sa construction est attribuée à Abou El Mouhadjir Dinar, deuxième gouverneur de l’Ifriqiya, après Oqba Ibn Nafi. Cette attribution repose notamment sur le récit d’Abou Al Mahassin, un historien égyptien du XVe siècle, qui affirme qu’il s’agit de la plus ancienne mosquée d’Algérie. Or, il semble qu’Abou El Mouhadjir Dinar n’ait  jamais été en Algérie, et nous ne disposons pas, à ce jour, de preuves archéologiques permettant de confirmer cette datation.

mardi 2 juin 2026

 El Moudjahid

Conférence d’Abderrahmane Khelifa à la librairie Chaïb Dzaïr : «L’Algérie à travers les âges», récit d’un archéologue

Ph. A. Asselah
Ph. A. Asselah

L'objectif de la rencontre littéraire, dixit l'archéologue et historien Abderrahmane Khelifa, est de montrer la «profondeur de l'histoire de l'Algérie depuis 2.000 ans et même depuis 400.000 ans, avec la découverte archéologique d’Aïn Boucherit».

Toutes les séquences historiques de notre pays depuis la fondation de Carthage -814 av. J.-C. sont passées au crible par le spécialiste. De la préhistoire à l’Algérie moderne, les invités de la conférence ont voyagé dans le temps grâce à la faconde de l’archéologue qui a retracé les épopées algériennes. Ce voyage dans le passé a permis la redécouverte des civilisations qui se sont succédé. Sur le plan historique, affirme Khelifa, les «centres de gravité» furent nombreux. Cirta, d’abord, qui était la capitale de Massinissa mais d’autres villes comme Tlemcen, Tihert, Achir, Béjaïa, Alger ont été, tour à tour, des points d’ancrage de dynasties et de civilisations. «C’est cette pluralité et ce patrimoine accumulé qui a fait l’Algérie dans toute sa diversité», a-t-il souligné. Abderrahmane Khelifa rappelle que l'histoire de l'Algérie s'insère dans une «histoire plus large», celle du Maghreb qui remonte à des millénaires. «Dans l'Antiquité, le territoire algérien connaît la formation de royaumes numides avant de passer sous la domination partielle des Romains en 429 a.p. J.-C., la venue des Vandales d'Espagne qui sont restés près d'un siècle et qui ont été chassés par les Byzantins à partir de 533 jusqu'à 647, date de la venue des musulmans avec Abdellah Ben Saad qui arrive en 647. Les musulmans s'installent en Afrique du Nord pour une très longue durée.» Dans le même sillage, l'historien explique que «durant toutes ces périodes, l’Etat algérien s'est constitué avec ses rois, ses administrations, ses impôts, etc». «Cela nous amène à la période ottomane où les Algériens font appels aux Ottomans qui se sont installés de 1518 jusqu'à 1830, voire jusqu’à 1837, date de l'occupation de Constantine par les Français», rappelle l’historien qui ajoute que «lorsque les Français sont arrivés, ils participeront à la même entreprise que les autres colonisateurs : spoliation et confiscation des terres des paysans, impôts, déportation des tribus… ». Jusqu’à l’indépendance arrachée au prix du sacrifice et du sang.
Sihem Oubraham

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